Un an sans Vincent, c’est quoi?
C’est vivre sans peau.
Vivre avec toutes les images qui me hantent…
Ses yeux qui se ferment pour la dernière fois.
Le dernier souffle expiré.
Le son de son cœur qui s’arrête.
Les sanglots et la panique d’Alain.
L’annonce à Thierry & Anka.
Le long cri au fond de mon être qui reste pris, qui n’arrive pas à sortir. Je sais qu’il est là, je sais qu’il doit sortir, mais il ne se passe rien. Je suis complètement engourdie. Je n’arrive pas à ressentir toute l’horreur de ce qui se passe. Je n’arrive pas à capter toute l’étendue de la douleur qui s’implante inopinément en moi et qui n’en ressortira plus jamais. Je vois, je constate, je sais, mais je n’arrive pas à ressentir. Comme si on m’avait plongée dans l’eau glacée. Comme une coupure profonde dont on n’éprouve pas encore la douleur, mais dont on ne peut que craindre la souffrance qui s’éveillera inévitablement.
Puis la danse des premières semaines commence. Machinalement, un robot qui connaît les mouvements, un brouillard à la place du cerveau. Je constate aujourd’hui que j’ai oublié de grandes sections de cette période qui suit le départ de Vincent. Les funérailles, le dernier au revoir, la tempête, la famille, les amis, le cimetière, la mise en terre. Suivent les fêtes. Comme une machine, je ne sens rien. Il pourrait encore être en visite, quelque part. C’est irréel. Je suis prise dans le temps, quelques jours après son départ. Il est là, tout près, au bout des doigts, non? Encore la semaine dernière, il faisait des blagues, on riait ensemble en discutant des cadeaux de Noël qu’il donnerait à chacun…
Et la vie reprend son cours, même si elle n’a pas le droit, et bien malgré le temps qui, lui, est complètement suspendu. La routine. Je retombe dans les ornières si profondes de ma vie, après avoir passé une année complète à improviser mon chemin sur un terrain miné. Le choc de la chute commence à faire lever le brouillard, et je n’aime pas ce que je vois, ni devant, ni derrière. La douleur commence tranquillement à sortir de son antre où elle s’était dissimulée. Je ne veux pas avoir à la ressentir, je suis exténuée et j’ai l’impression de déambuler aux frontières de la folie. Et pourtant, je tiens absolument à ce qu’elle m’arrache les tripes, je veux en éprouver chaque goutte, puisqu’elle me vient de Vincent. C’est, il me semble, tout ce qui me reste de lui.
Et la vie devient un long fleuve d’épreuves. Toutes les premières fois sans lui sont pénibles. Les premiers anniversaires, les premières rencontres avec les gens, premières sorties, premières vacances, première fête de mères, fête des pères, fête de Vincent, Halloween… La douleur est tellement vive à chaque fois, le souffle coupé, comme si quelqu’un m’avait asséné un énorme coup de poing au ventre et m’agrippait le cœur pour l’arracher. Pour apaiser mon supplice, je me fais parfois le cadeau de m’imaginer la vie avec lui, à ce moment. Je m’imagine une vie normale, encore pleine de l’illusion de contrôle et de sécurité que nous cultivons tous. Mon grand Vincent, en secondaire 1, sur le tracteur à la ferme, qui me rend folle à achaler sa sœur, sa chambre sans dessus dessous, sur son vélo dans la rue, aidant son père aux travaux du terrain, faisant des projets d’avenir, de l’équitation, du ski, cuisinant avec moi. Vincent guéri, continuant sa route avec nous, devenant tranquillement un adulte. Parfois, ce sont les pas des visiteurs dans sa chambre qui deviennent les siens. N’importe quoi pour un instant de faux bonheur, tout plutôt que cette brûlure vive au fond de mon âme, de ma poitrine. Et toujours, le rêve fait place à la brutale réalité. Il n’y a aucune option, aucune solution autre que d’avancer. Une seconde à la fois, s’il le faut. Il ne reviendra pas, cette agonie ne me le ramènera pas.
Ce tableau est, pour moi, un tel gâchis. J’ai passé par tout un arc-en-ciel d’émotions. J’ai été en colère, contre la société, la maladie, la souffrance, contre moi-même et contre les gens qui se plaignent des contrariétés de leur vie que je leur enviais. Je me suis écorchée le cœur à me récapituler tous ces petits bonheurs de la vie qui passaient pour la dernière fois sans qu’on s’en doute, la dernière glissade, dernière descente de ski, dernier Noël, dernière fête, dernière visite à la ferme, dernières vacances, dernier tour de vélo, dernier repas en famille, dernière caresse, dernier baiser. J’ai voulu me coucher pour ne jamais me relever, vivre en ermite et éviter d’exposer mes plaies au bonheur accablant des autres. J’ai ressenti le découragement de n’apporter aux autres que les nuages de mon univers sombre, de les éclabousser de mon tourment orageux. J’ai pleuré, pleuré, pleuré, des nuits, des jours, le chagrin, comme un abîme. J’ai traversé d’interminables nuits de veille, une enclume sur la poitrine, les images insupportables de son départ défilant en boucles sans fin. J’ai vécu le doute des décisions prises, des actions passées, de tous les « si » qui changeraient le dénouement du scénario intolérable. Je me suis inquiétée, du bien-être de ma nichée, des contrecoups de cette épreuve et de leur droit au bonheur. Puis sûrement, une des choses les plus difficiles à supporter, j’ai vu dans le regard de ceux que j’aime leur propre détresse, leur désire de m’aider, leur impuissance face à la souffrance, et leur douleur de ne pas pouvoir alléger le fardeau.
Pourtant, certain jours, je réussis à avoir l’assurance que les choses se sont passées comme elles le devaient et que Vincent a mené à bien ce qu’il est venu accomplir ici, auprès de nous. Je sais qu’il est là. Il est tellement présent, je le sens régulièrement juste ici, près de moi. Parfois si tangible, il me semble qu’il me suffirait de me retourner pour le trouver là qui me sourit. Je ne serais même pas surprise. Toutes les coïncidences trop peu subtiles, les bouffées d’énergie qui sentent lui, les rêves si vivides où il me visite, les frissons qui m’entourent les épaules quand je pense à lui, ses chansons qui me surprennent à tous moments, des cadeaux venus du ciel. Maintes fois, il nous a prouvé qu’il est là, qu’il ne nous a pas négligés une seconde et veille sur nous. Ce n’est que le temps qui nous sépare. Ce temps qui est notre ennemi tout en étant notre ami.
La vie n’est, finalement, qu’un long défilé de souvenirs. Tout est si éphémère, il n’y a que le moment présent de réel. Celui-ci n’a que la saveur que nous lui donnons. Vincent n’est pas plus ou moins présent que Thierry à 5 ans ou Anka à 2 ans. Un jour, les enfants auront tous quitté le nid, Vincent sera parti le premier. Je n’ai absolument aucun doute qu’il soit parfaitement heureux là où il se trouve. Je serai extrêmement contente de le retrouver quand le temps sera venu. En attendant, mon moment présent est ici, avec Thierry, Anka et Alain. Et je constate que tous ces deuils font partis intégrante de la vie. Il y en a que nous acceptons d’emblée lorsque nous décidons de donner la vie, comme la première journée d’école de Thierry. D’autres sont moins facile à intégrer, comme le départ de Vincent. Cependant, la vie avance, et le retour en arrière est tout aussi impossible, que ce soit pour le départ de Vincent ou pour le dernier allaitement d’Anka.
Je continue donc d’avancer. J’aurais l’impression de trahir Vincent si je choisissais d’arrêter. Il est venu ici, il nous a aimé, il a vécu sa vie avec une passion peu commune, il a passé au travers de son épreuve avec un courage indescriptible. Je lui dois d’apprendre et de grandir au maximum afin que son passage n’aie pas été vain. Je souhaiterais que tous ceux qui nous ont connus, de près ou de loin, puissent apprendre de notre expérience. Je le vois comme un cadeau qu’il nous fait. C’est la raison principale qui me pousse à m’ouvrir le cœur ainsi. J’aurais bien sûre choisi un autre parcours que celui où je suis engagée, mais je dois tout de même m’avouer que je préfère la personne que je deviens à celle que j’étais. Et quand j’y réfléchis, je me dis qu’il y a très certainement une multitude d’éléments qui m’échappent dans notre histoire, je dois donc faire confiance en la Vie, qu’elle saura me mener là où je dois aller.
Nous traversons certainement une des expériences les plus souffrantes qu’une famille puisse vivre. Cependant, nous ne sommes pas les seuls à souffrir. Chaque personne que je rencontre dans mon bureau me raconte une bribe de sa vie, de ses chagrins, de ses blessures. Il y a tant de douleur que chacun porte en soi. Nous devons tous passer au travers de nos épreuves, et choisir ce qu’on en retire, ce qu’on en apprend. Nous sommes peut-être tous différents à première vue, pourtant tellement semblables quand il s’agit du cœur. C’est ce qui nous unis tous dans cette aventure qu’est la vie humaine.
« Chaque jour ça ira mieux demain
Mais chaque jour jamais demain ne vient
Chaque jour ça ira mieux demain
Mais chaque jour tout remettre au lendemain
Chaque jour ça ira mieux demain
Mais chaque jour demain sera toujours demain
Puis un jour se redire qu’il faudra bien
Un de ces jours prendre son vide en main »
Extrait de « Chaque jour »
De l’album « La ligne orange » de Mes Aïeux
lundi 8 décembre 2008
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2 commentaires:
Louise, please can we have an email address for you guys. You have been in our thoughts and prayers all year.
The biggest kiss to you all!
Ian Gillespie
Ma belle Louise, je finis de lire ces mots qui entrent dans mon esprit, dans mon coeur et dans mon âme comme une leçon de vie. Je savais que vous souffiez, que tu souffrais, mais on ne peut qu'imaginer une telle souffrance. Je t'aime très fort ma belle Loulou, dis toi que je serai toujours là pour te lire, t'écouter, j'espère réentendre ton rire si profond, surtout quand tu te moques un peu de moi... embrasse ta gang de notre part.
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